Café des Ages

Le « café des âges » est une initiative du « Conseil des Sages » du Mans. contact 2014 = <michel.silberstein1 CHEZ free.fr> le prochain = jeudi  22 mai  2014, à 17h30,  au Passeport du Cochon Vert,  thème retenue : le rire. Animation Nathalie RIVIERE (Rions ensemble)

Nous espérons votre présence.

  1. première édition ???
  2. deuxième édition  « le partage« ,
  3. troisième « l’individualisme » :  jeudi 16 mai 2013
  4. quatrième édition « la solitude » jeudi 19 septembre 2013
  5. cinquième édition : jeudi 23 janvier 2014 « l’emploi« 
  6. sixième édition prévu en mai 2014 « le rire »

(5) Notes succinctes de Brigitte C en attendant le CR « officiel » : cette 5° édition a réuni une trentaine de personnes. A la fin de la rencontre, quelques phrases importantes :

  • Anne-Marie LEPINAY (Maison de l’Emploi et de la Formation), intervenante + de 15 ans d’expérience « les missions locales sont les moins chères et les plus efficaces pour développer l’emploi« 
  • Yves CALIPPE (participant) : « revalorisons les métiers manuels » et « quand on transforme la matière, tout le monde y gagne« 
  • Un autre intervenant : les  « PMP » Périodes en Milieu Professionnel = 15 jours d’immersion dans une entreprise, en observation permettent à des jeunes à partir de 16 ans, de découvrir le monde de l’entreprise
  • Une participante propose de décliner les expériences qui existent à AUTRANS (38) depuis … 1998 !!! Voir les pages : des jeunes de 16 à 21 ans initient des seniors à la bureautique, internet etc … Exemple au Mans, une jeune stagiaire d’ABCD services a eu les honneurs de la presse (Maine Libre) fin novembre 2013, à la Ruche Numérique : elle initiait des seniors à la découverte des tablettes. A SUIVRE

(3) Le jeudi 16 mai (au passeport du cochon vert – place d’Alger) trois intervenants ont donné leur point de vue sur « l’individualisme » : un linguiste, un sociologue et un philosophe. Voici les textes de deux d’entre eux.

Intervention et partage de Loic de KERIMEL, philosophe

  1. L’individualisme.
  2. Sommes tous concernés ?
  3. Comment le dépasser ?
  1. L’individualisme.

Pas de meilleure manière de préciser ce dont nous avons à parler ce soir que de reprendre la définition que propose Tocqueville dans « De la démocratie en Amérique » :

«L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même.» (GF p. 125)

En cela Tocqueville s’efforce de distinguer l’individualisme en tant que caractéristique d’une certaine époque, d’une certaine mentalité, de l’égoïsme en tant que c’est un vice auquel est exposé tout individu depuis que l’humanité existe (et bien des fois où l’on entend « individualisme », c’est en réalité « égoïsme » qu’il faut comprendre). Mais comme c’est d’individualisme que nous avons à parler et pas seulement d’égoïsme, il faudra revenir brièvement tout à l’heure à cette dimension d’époque de l’individualisme.

Le « -isme ». Je comparerai volontiers la signification de la terminaison, du suffixe, à la signification de la terminaison « -ite » dans le langage médical. Bronche / bronchite. Colon / colite. Oreille / otite. Appendice / appendicite, etc. Dans le fonctionnement d’un organe, quelque chose s’excite, s’enflamme, s’emballe, se dérègle. « -ite » sert à désigner un processus inflammatoire ainsi que l’organe concerné. Pour les terminaisons en –isme, c’est un peu la même chose. Cf. humain / humanisme, commun / communisme, social / socialisme, libéral / libéralisme. Chaque fois, à partir d’une chose, d’une situation qui est ce qu’elle est, ni bonne ni mauvaise, le suffixe pointe une dérive, un dérèglement, un excès, une excitation. Cf. plus clairement encore, les couples d’adjectifs : islamique / islamiste, évangélique / évangéliste, etc. Donc l’individu, l’individuel, c’est un fait, c’est une situation qui est ce qu’elle est, ni bonne ni mauvaise, incontournable pourrait-on dire. En revanche, l’individualiste c’est quelqu’un que l’on considère comme étant dans une forme d’excès, de dérèglement, c’est un accent mis indûment sur une dimension, dans la mesure où cela paraît déséquilibrer un ensemble, une globalité, un tout.

C’est pourquoi d’ailleurs, le mot dans son expression courante indiquant un travers, un excès, un défaut, un vice, l’individualiste, c’est le plus souvent l’autre. Comme l’égoïste. Il est évident que l’égoïsme des autres est gênant, que leur altruisme est beaucoup plus intéressant. De ce fait les rengaines sur l’individualisme, et l’individualisme généralisé, outre leur caractère de rengaines, pourraient bien avoir comme fonction de servir d’alibi pour mon individualisme-égoïsme à moi, qui devient d’autant plus excusable que je suis entouré d’individualistes-égoïstes. Car quand je vois de l’individualisme autour de moi, ce sont surtout des conduites avec lesquelles je suis en désaccord (pour de bonnes raisons souvent), en désaccord de mon point de vue à moi, de mon point de vue individuel à moi que j’installe pourtant en tribunal réclamant l’approbation des autres, ce qui est là aussi typiquement individualiste. La dénonciation de l’individualisme est elle aussi une manifestation d’individualisme : on défend un point de vue avec lequel on souhaiterait voir les autres s’accorder, sans qu’il y ait d’instance arbitrale neutre, légitime permettant de mettre tout le monde d’accord.

Donc il y a un fait : l’individu, l’individuel et il y a une dérive, un excès, un dérèglement, un échauffement… Quel est ce fait ?

  1. Sommes-tous concernés ?

Par l’individualisme, on va voir. Par le fait individuel, bien sûr. Qu’est-ce que cela veut dire ? Le fait individuel, l’individualité comme prenant du relief, comme apparaissant au premier plan, c’est le fait même de la modernité comme rupture avec la tradition, sortie des sociétés traditionnelles, sortie de la religion. Les sociétés traditionnelles sont holistes (cf. « holocauste » – brûler en totalité –, « catholique » – quant au tout # quant aux parties – ; on dirait « totistes » – cf. les cellules que l’on dit « totipotentes » – ou « totalistes » si au lieu du grec, on était parti du latin), c’est-à-dire que chez elles c’est le tout qui compte, les individus n’en sont que les parties, les éléments intégralement et sans problème au service du tout – intégralement et sans problème parce que les parties n’ont pas prise, ni voix au chapitre, sur le tout qu’elles constituent (pas plus que les membres d’une espèce sur l’espèce dont ils sont les membres). Cf. les marques sur le corps comme signe de l’incorporation au tout, preuve que l’on fait corps avec le tout, sans aucune distance, sans réserve (cf. aujourd’hui la réserve qui rend suspecte toute tentative de toucher le corps d’autrui et avant tout celui d’un enfant – sauf entre personnes explicitement consentantes). Les anthropologues ont ainsi l’habitude de dénommer « individualistes » nos sociétés pour signifier simplement le fait que dans ces sociétés ce n’est pas le tout qui décide pour les parties, ce sont au contraire les individus qui choisissent ou non de constituer en corps ce tout (ce que l’on appelle le contrat social), en tout cas qui ont prise et voix au chapitre sur le corps, le tout, le groupe, la société qu’ils choisissent de constituer.

D’où vient ce mouvement qui a produit le basculement du « holisme » à l’individualisme ? De grands individus, avec ce que cela a d’inattendu, de pas tout à fait compréhensible, d’énigmatique, de mystérieux (puisqu’il faut se demander : mais ces individus d’où sortent-ils ?). C’est justement le propre de l’histoire que de faire apparaître du nouveau. Les grands réformateurs de la période « axiale » (autour des VI°-V° siècles avant JC – mais aussi les réformateurs du XVI° siècle Européen) : Bouddha, Confucius, Zoroastre, Socrate, les prophètes d’Israël. Chaque fois, ils ont réussi à relativiser le point de vue du tout, à le faire apparaître comme un point de vue.

Pour nous européens, le fait judéo-chrétien est particulièrement déterminant : le nom de Dieu révélé à Moïse est « je suis », « je suis celui qui dit Je, qui parle à la première personne ». Or parler à la première personne, si l’on est cohérent, c’est susciter de la première personne autour de soi et donc de l’individu (est-ce la raison pour laquelle on emploie la troisième personne de majesté pour le souveraine : « sa majesté » ? – on ne répond pas à la troisième personne). Descartes l’a très bien compris : puisqu’il reprendra à son compte le « Je suis ». Celui que l’on appelle parfois le fondateur du christianisme, Paul de Tarse, St Paul, a une formule splendide dans la lettre aux Galates : « il n’y a plus ni juif, ni grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme » (3,28). Autrement dit, les vieilles classifications et hiérarchisations, c’est fini : plus exactement, elles sont secondes par rapport au fait personnel et individuel lui-même. Le judéo-christianisme est un individualisme (et on pourrait ajouter : un athéisme).

Nous sommes tous concernés car ce sur quoi nous sommes d’accord (par ex. les droits de l’homme) est en même temps ce sur quoi se base celui que l’on pourra taxer d’individualiste, par exemple quand il met en avant son droit avant son devoir.

Nous sommes tous concernés parce qu’aucun d’entre nous n’est prêt à admettre que c’est un autre, ou un être supérieur et indiscutable, à qui il faudrait absolument s’en remettre pour que les problèmes soient réglés. Voir la contradiction du « parti unique » : il y a un parti, c’est-à-dire un point de vue partiel, et en même temps on s’arrange pour que le caractère partiel de ce point de vue n’apparaisse pas.

  1. Comment le dépasser ?

Je suis profondément convaincu, et je pense qu’à réfléchir un tant soit peu, chacun doit pouvoir l’être, que le fait individuel est indépassable, qu’il fait époque, que, l’excitation mise à ma part, nous ne pouvons pas ne pas être individualistes. Je disais tout à l’heure que ceux qui aujourd’hui s’opposent à l’individualisme des sociétés modernes, par ex. les fondamentalistes, les traditionnalistes, le font d’une manière typiquement individualiste : si, comme ils le soutiennent, leur point de vue était indiscutable, il ne serait pas discuté (voilà pourquoi la tentation est grande de supprimer le discuteur). Or leur point de vue est discuté et donc discutable : c’est donc un point de vue individuel et, en cela bien que paradoxalement, typiquement moderne. L’égoïsme est dépassable, l’individualisme, non. La seule chose que nous puissions faire c’est d’approfondir notre individualisme pour le rendre moins incohérent, moins inconsistant. Non pas le dépasser mais approfondir. Je prends quelques exemples.

  • « Chacun se retire, dit Tocqueville, et laisse la grande société à elle-même. » L’individualisme est rendu possible par un extraordinaire fonctionnement que l’on pourrait dire automatique de la société. Je pense bien sûr aux flux énergétiques et alimentaires mais aussi aux mécanismes d’assurance, de solidarité, de redistribution, aux différents réseaux sur lesquels, même retirés, nous continuons d’être branchés. L’individualisme est incohérent lorsqu’il bénéficie de ces mécanismes et de ces réseaux, tout en refusant de contribuer à leur fonctionnement, à leur entretien, voire à leur développement, au risque, on le sait bien, de scier la branche sur laquelle il est assis. On pourrait le dire aussi de l’auto-régulation de la nature en tant qu’elle permet pour les individus que nous sommes par ex. un air respirable, une eau buvable, mais qui risquent de ne plus l’être si les individus que nous sommes sont incohérents au point de risquer de se retrouver dans des formes extrêmes de dépendances aux antipodes avec l’individualisme revendiqué. Ceux (les écolo-sensibles) qui pensent en termes de circuits courts (pour l’alimentation, l’énergie) pratiquent un individualisme conséquent.

  • L’individualisme est incohérent en ce qu’il est très souvent un conformisme. C’est l’argumentation de Tocqueville :

« A mesure que les citoyens deviennent plus égaux et plus semblables, le penchant de chacun à croire aveuglément un certain homme [« moi, Monsieur, je ne lis pas pour ne pas me laisser influencer »] ou une certaine classe diminue. La disposition à en croire la masse augmente, et c’est de plus en plus l’opinion qui mène le monde.

Non seulement l’opinion commune est le seul guide qui reste à la raison individuelle chez les peuples démocratiques ; mais elle a chez ces peuples une puissance infiniment plus grande que chez nul autre. Dans les temps d’égalité, les hommes n’ont aucune foi les uns dans les autres, à cause de leur similitude ; mais cette même similitude leur donne une confiance presque illimitée dans le jugement du public ; car il ne leur paraît pas vraisemblable qu’ayant tous des lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre. » (GF p. 17)

Nous gagnerions donc à être plus rigoureusement des individus. D’où le succès paradoxal des hommes et femmes de grandes convictions (Dalaï-Lama, Abbé Pierre, Mère Thérésa, Nelson Mandela, etc.). D’où, derrière le succès de surface qu’elle peut avoir, l’extraordinaire exigence d’une vraie liberté de conscience, de la recherche d’une pensée vraiment individuelle.

  • Notre individualisme est incohérent en ce qu’il est le fait de personnalités profondément divisées, éclatées, dispersées. Cf. Pascal sur le divertissement :

« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre » (S. 168). « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères » (S. 169), etc.

C’est pourquoi d’ailleurs, au lieu d’un véritable « recueillement », d’une véritable ré-unification de tous ces morceaux éclatés, nous cherchons l’unification le plus souvent de manière artificielle : soit dans des produits, des techniques ou encore des « kits » que l’on pourrait dire idéologiques. Là encore on peut comprendre le succès des fondamentalismes et autres traditionnalismes sur le marché des prothèses unificatrices. « Quand vous n’avez plus de colonne vertébrale, il vous faut une cuirasse. C’est le complexe du homard », disait récemment un sociologue, Nicolas de Brémond d’Ars (cf. le succès des uniformes – sorte d’exo-squelettes – chez les fondamentalistes – juif orthodoxe, musulman salafiste, prêtre catholique). Mais ce ne sont que des prothèses : elles ne tiendront jamais lieu d’une unification effective.

  • Je pense aussi aux couples (aux groupes aussi) qui se forment par crainte de la solitude et qui sont très fragiles du fait de la faiblesse des personnalités qui s’essaient à la conjugalité, à la conjonction ou à la communauté. Cf. cette réflexion trouvée chez un philosophe chrétien orthodoxe :

« La plupart des mariages ne sont pas des alliances. Pour qu’il y ait alliance, il faut qu’il y ait deux “entiers” […] la rencontre de deux “entièretés”. Or la plupart des mariages sont la rencontre de deux moitiés […], un inconscient qui rencontre un autre inconscient. »

  • Une réflexion que je trouve chez une philosophe contemporaine Camille Froidevaux-Metterie (in Le Débat, mars-avril 2013 : « Réinvention du féminin ») qui s’inspire des travaux du néo-féminisme américain, des études sur le genre et sur l’éthique du « care » (éthique de la sollicitude) :

« Notre hypothèse est que les femmes ne sont pas en mesure de vivre une existence individuelle au sens fort du terme, c’est-à-dire une existence qui se donne son sens de l’intérieur d’elle-même, qui n’a pas besoin d’aucune autre existence pour s’éprouver et de déployer. Dotées d’une disposition à se projeter hors d’elles-mêmes pour se préoccuper des plus vulnérables, les femmes vivent selon une posture éminemment relationnelle. En un mot elles sont des individus anti-individualistes. […] Pour le commun des mortelles, l’être-au-monde est toujours nécessairement un être-avec-les-autres, un être potentiellement accueillant, jamais complètement fermé sur lui-même. Pour le dire trivialement, les femmes ne peuvent pas faire comme si les autres n’existaient pas, alors que les hommes y arrivent très bien » (p. 187) [je confirme ! Loic de Kérimel].

  • Dernière réflexion. Evidemment que le dépassement de l’individualisme, c’est le civisme, mais il ne sert à rien de dire « y-a-quà ». Je voudrais juste vous lire le premier engagement (sur 32) que les initiateurs de la démarche dite du « Pacte civique » (« Penser, agir, vivre autrement en démocratie. Le pacte civique : inventer un futur désirable pour tous ») propose à la signature. Les engagements sont répartis en trois grandes catégories. La première catégorie regroupe les engagements au titre de personne désireuse de mieux vivre. Voici le premier engagement :

« Se donner régulièrement des temps de pause pour réfléchir au sens de son action et à l’équilibre de ses responsabilités. »

C’est très exactement l’illustration de ce que je cherche à dire : soyons résolument individualistes, mais soyons-le de manière cohérente, c’est-à-dire attaquons-nous à nos divisions intérieures, au moins à celles sur lesquelles nous avons prise.

Loïc de Kerimel, 16 mai 2013 – Le MANS

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L’individualisme, par Jean-Philippe MELCHIOR, sociologue

Introduction

L’individu n’est pas individualiste tout seul. Si certains estiment que l’individualisme caractérise nos sociétés post-modernes, il faut qu’ils admettent que c’est en raison de l’intériorisation par le plus grand nombre de valeurs portées par la société. Si l’individualisme existe, il faut l’analyser comme une donnée sociale.

L’individualisme est souvent connoté négativement ; c’est le cas quand il devient synonyme d’égotisme, d’indifférence aux autres, de « déliaison » avec les autres. Mais, il peut être aussi connoté positivement ; c’est le cas quand il est synonyme d’individu émancipé, capable d’assumer ses choix de vie, de se libérer des carcans communautaires. Dans le second cas, rien n’interdit de penser que cet individualisme puisse se conjuguer avec l’altruisme, les valeurs de solidarité et de collectif. Il me semble d’une part qu’on peut voir dans nos sociétés les deux versants/versions de l’individualisme, et d’autre part que le second versant est encore largement présent.

En évoquant trois sphères (la société prise globalement, la sphère du travail, la famille), je souhaiterais montrer ce soir que l’individualisme et le processus qui y conduit, l’individualisation, est ambivalent.

I. Le lien social, de la communauté à la société

Apporter une réponse au problème de la cohésion sociale est une préoccupation ancienne de la sociologie, tant sur le plan théorique que pratique. Durkheim entendait déjà montrer que la société française a été profondément bousculée par la Révolution française et la révolution industrielle, en raison notamment de l’émergence d’un individualisme émancipateur, qui est en même temps potentiellement destructeur du lien social. Le processus d’individualisation était déjà perçu comme ambivalent, d’où son insistance à donner à l’éducation la mission essentielle d’inculquer des valeurs communes, des conceptions partagées du bien et du juste concrétisées par des normes. L’intégration sociale suppose donc que les individus s’inscrivent dans des solidarités, qu’ils adhèrent aux buts et valeurs de la société, et qu’ils se conforment à ses règles. Il s’agit pour Durkheim de contenir l’individualisme pour éviter l’atomisation de la société et le mal-être des individus détachés de leurs anciens liens communautaires.

On peut considérer que l’individualisation est un processus toujours aussi ambivalent de nos jours. D’un côté, elle constituerait une chance d’émancipation à l’égard des traditions imposées. De l’autre, je me permets de citer Claude DUBAR, « en tant que dérégulation, désengagement partiel des institutions de l’Etat-providence, elle constitue une menace d’exclusion et d’isolement pour les victimes des mouvements du capital et des nouvelles formes de précarisation. En tant que produit de la destruction des liens communautaires par le chômage, la mobilité forcée et la concurrence généralisée, elle est à l’origine de drames collectifs et de crises personnelles ».

En effet, les sociétés dites post-modernes continuent de détruire ce qui reste des anciennes formes sociales « communautaires » très contraignantes pour les remplacer par des formes sociales nouvelles. Ce processus est douloureux car il se réalise à travers des crises personnelles, celles des « Je » concernés et des crises collectives (économiques et sociales) des « Nous » déstabilisés voire détruits. Ces crises ont un dénominateur commun : la remise en question des formes communautaires du lien social, et participent à la transformation de configurations où dominaient des Nous tout-puissants (la Nation, la classe ouvrière, le syndicat, le Parti…) à d’autres marquées par les revendications par les individus d’une place majeure. Il n’y a donc pas disparition du Nous, mais réaménagement du rapport des Je au Nous, au sens où les individus entendent voir reconnues par le collectif auquel ils peuvent adhérer, leurs aspirations, leurs projets, leurs singularités, leur subjectivité.

Pour compliquer la modélisation ouverte par Ferdinand TONNIËS, approfondie par Max WEBER et Norbert ELIAS, et renouvelée par Claude DUBAR, il me semble nécessaire d’ajouter que tous les individus ne sont pas égaux face à ce processus d’individualisation, car ils ne disposent pas des mêmes ressources.

Dans une société de plus en complexe et instable, chaque individu est invité à construire son parcours, à affirmer son autonomie et à se réaliser comme sujet. Il espère pouvoir choisir sa vie, « alors que sa place dans la société dépend de son histoire, de son héritage », alors que la concrétisation de ses choix est largement tributaire de conditions économiques et culturelles très inégalement réparties, alors qu’il est le plus souvent, en tant que salarié, une simple variable d’ajustement. Il y a donc ceux qui sont bénéficiaires de l’individualisation en raison des moyens dont ils disposent et ceux qui se perçoivent comme les laissés pour compte de la société.

Pour Robert CASTEL, décédé il y a quelques semaines (début 2013), c’est le développement des systèmes de protection collective qui a donné la possibilité au plus grand nombre de devenir « des individus à part entière ». Dès lors que ces systèmes sont en recul, comme c’est le cas depuis un bon quart de siècle, les individus qui sont victimes des mutations économiques se sentent objectivement abandonnés et condamnés à trouver l’ultime salut auprès des solidarités familiales quand elles existent. La famille reste une zone de refuge indispensable et salutaire. Ce que Olivier SSCHWARTZ montra dès le milieu des années 1980 quand il étudia cette classe ouvrière du Nord percutée par le chômage. Ce que la formule récente de Christian BAUDELOT résume aussi très bien : « sans famille, point de salut ».

Pour résumer ce point : Le processus d’individualisation est ambivalent. La dégradation du lien social apparaît comme une conséquence douloureuse de celui-ci dans un contexte marqué par le recul des solidarités professionnelles et une certaine rétraction des protections collectives instituées.

II. Qu’en est-il dans le monde du travail ?

Il faut souligner le rôle important que de nombreuses entreprises ont accordé, dès la fin des années 70, à l’individualisation du traitement des salariés. Cette individualisation a pris des formes multiples et complémentaires : individualisation des horaires, gratification des salariés jugés méritants, notamment par leur adhésion aux valeurs de l’entreprise, entretiens individuels d’évaluation, responsabilisation de chacun quant à l’atteinte des objectifs. Sous couvert de valorisation de la personne, cette stratégie d’individualisation devait conduire à une mise en concurrence, à une hiérarchisation des salariés dont l’appréciation par les directions continue de reposer au moins autant sur les comportements que sur le travail, et à la solitude si souvent responsable de la souffrance au travail. Les salariés ne voient plus, au travers de leurs situations volontairement individualisées, ce qu’ils vivent en commun : par exemple l’intensification du travail, la pression permanente de la hiérarchie, la crainte du licenciement. Aux intérêts collectifs, les directions ont substitué des avantages individualisés et par définition discrétionnaires. Si beaucoup de travailleurs n’ont pas su réagir à l’égard de ce processus d’individualisation, qui a participé à la fragmentation du salariat, ce n’est pas seulement parce qu’ils ont craint de s’écarter des comportements souhaités par leur hiérarchie, c’est aussi parce qu’ils ont été séduits par le discours des employeurs qui affirmait la nécessité nouvelle de « prendre en compte le besoin de chacun de se réaliser dans son travail ».

Nombreux sont les ouvriers interrogés qui déplorent ne pas connaître leurs collègues pourtant situés à quelques mètres de leur poste, alors qu’ils sont sur la même ligne depuis des années. Certains expliquent que leur chef d’unité les envoie en pause à des moments différents pour empêcher que des liens se nouent. D’autres déclarent que leur chef prévient les jeunes, à leur arrivée dans l’usine, qu’ils ont tout intérêt à ne pas trop parler aux militants syndicaux s’ils souhaitent bénéficier de promotions. L’impossibilité de tisser des liens, en raison notamment d’une rotation trop importante des intérimaires, le resserrement des temps, l’augmentation des responsabilités (qualité, maintenance), la mise en concurrence des uns et des autres, tout converge pour que chacun n’ait plus ni le temps, ni le désir d’aider les autres. La solidarité presque immédiate entre travailleurs dont Robert LINHART faisait état dans « L’établi » dans les années 1970 semble amoindrie, anesthésiée. Pour Alain, un opérateur de Renault, proche de la retraite, le changement est sensible : « Tous les gars travaillent en individuel maintenant, je me souviens il y a encore sept ou huit ans où il y avait un gars qui avait un petit peu de peine parce qu’il était fatigué, ben le copain d’à côté il donnait un petit coup de main. Terminé. Les jeunes, ils n’ont pas du tout le même esprit qu’avant. » Pablo, qui a sept ans d’ancienneté dans l’entreprise, confirme cette évolution récente qu’il juge désastreuse : « Avant j’ai connu l’aspect solidarité. Quelqu’un avait un souci, il y avait du monde autour, c’est fini ça. Maintenant, c’est les heures sup, les samedis, chacun pour soi. »

Pour résumer ce point : La bienveillance, l’entraide et la solidarité semblent disparaître progressivement de l’atelier, faute d’espace pour pouvoir s’exprimer librement, au profit « d’un chacun pour soi » favorisé par une hiérarchie qui s’est employée depuis des années « à minimiser l’emprise des collectifs sur les travailleurs », pour reprendre les termes de Danièle LINHART. Et si les pathologies mentales liées au travail ont beaucoup augmenté ces dernières années, c’est parce qu’elles sont aussi des « pathologies de la solitude » pour reprendre la formule de Christophe DEJOURS.

III Famille et individualisme

Les progrès de l’individualisme ont contribué à transformer la socialisation familiale.

Ce n’est plus l’individu, maillon d’une chaîne des générations, qui est au service de la famille, mais la famille qui devient une institution au service du bonheur individuel. La famille est moins centrée sur la filiation que sur le couple qui fonctionne davantage sur l’échange d’estime réciproque. Chacun se voit reconnaître son autonomie et le temps familial admet des rythmes différents, des moments pour soi aux individus.

La famille n’est plus cette communauté à laquelle l’individu appartient et qui lui réclame une totale allégeance. Lorsque le couple ne paraît plus satisfaire aux aspirations des individus, ou que l’estime entre conjoints disparaît, la famille moderne admet le démariage.

De cette réalité nouvelle découle une interprétation négative selon laquelle l’individualisme favoriserait l’égoïsme et la recherche du plaisir immédiat au détriment de la construction d’un lien solide. La famille perdrait toute signification en tant qu’institution créatrice de solidarité pour ne devenir qu’un instrument au service de l’individu hédoniste.

D’abord, une précision : la famille n’est plus qu’une instance de socialisation parmi d’autres. Les individus, en particulier les jeunes, fréquentent d’autres espaces de socialisation : l’école, les groupes de pairs, la télévision. Sébastien ROCHE a montré que le jugement des pairs (des copains) avait souvent plus d’importance que le jugement des parents dans la propension des jeunes à adopter ou à persévérer dans un comportement incivil ou délinquant. L’identité des jeunes se forge en grande partie dans l’interaction avec d’autres jeunes, dans le cadre de la sociabilité amicale.

Face à ceux qui considèrent qu’il y a une crise de la socialisation familiale et des identités sexuées, d’autres auteurs comme F. de SINGLY récusent la thèse de l’individualisme négatif. Pour lui, l’individualisme ne conduit pas nécessairement à l’égoïsme ; il existe un individualisme altruiste. La quête de soi passe toujours par la reconnaissance de l’autre. Or cette reconnaissance, cette confiance, se construit largement grâce à l’amour dans le couple et dans la relation parents/enfants. F. de SINGLY estime également qu’il n’y a pas rupture entre la socialisation primaire et la socialisation secondaire, mais articulation : l’identité que l’on construit dans le monde professionnel trouve sa reconnaissance dans la famille et nourrit l’estime entre conjoints.

La vie de famille comprend de plus en plus un temps de vie personnel et un espace à soi et pour soi (le bureau, la partie du salon pour exercer une passion) et de moments de vie ensemble et d’activités communes qui donnent sa signification au couple et à la vie en famille. C’est la cohabitation, un vivre-ensemble dans un espace partagé. Ce qui implique d’apprendre à vivre avec et le respect de l’autre, de négocier les usages des choses, les moments de liberté et les moments de vie en commun. Ainsi de l’usage de la télévision. de SINGLYparle de socialisation par frottement : un apprentissage dans la vie commune de la sensibilité aux autres qui permet à l’individu d’ajuster ses comportements aux attentes et désirs d’autrui sans renoncer aux siennes et à être soi-même. Cette socialisation prépare donc des individus libres et en même temps capables de vivre ensemble.

Pour résumer ce point : si la famille semble recréer de la communauté dans une société individualiste, le collectif familial se définit selon des affinités qui en façonnent le contour. L’individu choisit le mode de son engagement dans la vie de famille (quelles activités communes) et sa fréquence. Cependant, cet engagement n’est pas illimité, il peut se réduire ou s’arrêter en cas de discordance entre les attentes de l’individu à l’égard de la famille et le vécu qu’il a de la vie de famille.

Première conclusion : L’individualisme prend des formes différentes selon les espaces et peut être conjugué avec respect de l’autre, démocratie et activité collective.

Ibid, p.133.

Ibid, p.18.

D. Linhart, « L’ambiguïté de Mai 68 » (entretien avec Danièle Linhart), Les Mondes du travail, n°5, 2008.

Voir en particulier l’intervention d’un travailleur d’origine yougoslave qui laisse son poste à ses deux collègues pour aider l’auteur en difficulté. p. 33.

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